L’appel du large : voyage dans l’univers de l’Artiste-Peintre Daniel Blondeau



"Ce qui est important, ce n'est pas de finir une œuvre,

mais d'entrevoir qu'elle permette un jour de commencer quelque chose"

Joan Miro


Eliora Bousquet : Bonjour Danièle MONTIGNY. Il y a bientôt dix ans, nos chemins se sont croisés lors du Salon "Business Art", à l’Espace Cardin, où nous exposions l’une à côté de l’autre. Les œuvres de l’artiste Daniel Blondeau m’intriguaient ; c’était un peu comme un appel. Une simple discussion autour des tableaux de votre père, que vous représentiez, a suffi à nous faire prendre conscience d’une chose : malgré une opposition presque radicale de nos univers picturaux et techniques, nous avions exactement les mêmes sources d’inspiration.


Parmi celles-ci : une passion dévorante pour le concept et la quête de liberté, le symbolisme, la poésie romantique - notamment celle de Charles Baudelaire - l’œuvre d’Antoine de St Exupéry, mais aussi trois sujets de prédilection : le ciel, la mer et les voiliers.


Nous avons discuté peinture et littérature pendant presque toute la durée du salon. La passion et l’énergie que vous mettez, depuis qu’il a quitté notre monde, à promouvoir le travail de feu votre père m’a particulièrement émue. C’est la raison pour laquelle, j’aimerais à mon tour lui rendre hommage et espère aider à la promotion de son œuvre, à travers ces quelques lignes.


De mémoire, votre papa est né au début du siècle dernier, dans le nord de l’hexagone. Fils d’un père mineur, sa vie ne devait pas être simple tous les jours et je suppose que les activités artistiques étaient alors aisément reléguées au second plan ! Cependant, à l’examen de ses œuvres, dont bon nombre évoquent le voyage, les îles lointaines - je pense à l’univers exotique et coloré du Douanier Rousseau, mais aussi à celui de Paul Gauguin, un des pionniers du Fauvisme, qui avait pris le large de sa Bretagne vers Tahiti - il semblerait qu’à travers la peinture, votre père ait trouvé une forme de bien-être et de liberté, mais aussi une identité.


Comment lui est venue cette passion de la peinture et à quoi ressemblaient ses premières œuvres ? A-t-il toujours peint des tableaux plutôt figuratifs ? Quelle technique utilisait-il ? Huile ? Aquarelle ? Peignait-il d’après nature, devant des modèles lors de voyages, ou bien se laissait-il plus volontiers guider par son imagination ?

Danièle Montigny: Tout d’abord, je vous remercie, chère Eliora, de votre intérêt qui honore la mémoire de mon père. Sa maxime "J’aime l’Art, tous les arts" le définit en entier.


Très tôt, à l’école primaire de Verquigneul (Pas de Calais), il manifeste son goût pour toutes les formes d’expression artistique: musique, poésie, dessin, en parallèle à d’excellents résultats scolaires. L’obtention d’une bourse de la Chambre de Commerce de Béthune lui permet de continuer ses études, mais en l’orientant vers un enseignement professionnel et technique bien loin de ses rêves intimes. Il souffre en silence de ne pouvoir les exprimer.


Pensionnaire, il orne ses lettres de jolis dessins. Adolescent, il réalise au fusain les portraits de ses proches. Aux Arts et Métiers de Lille, il exécute en cachette à l’atelier d’ajustage un beau profil d’homme sculpté. À la sortie de l’École, il commence une carrière d’Officier.


La paix revenue après la 2ème guerre mondiale, il entre dans l’enseignement professionnel et technique. Après avoir approfondi ses notions concernant l’art du dessin, il se lance dans la peinture à l’huile en 1949. Il a alors 40 ans. Il commence par des toiles figuratives dans un style post-impressionniste. Les premières ornent la salle de classe de son épouse, institutrice, et s’inspirent des paysages environnants des Hautes Pyrénées. Il peint sur toile, et parfois sur bois. En 1951, il obtient sa mutation pour le Lycée professionnel Jules Ferry de Cannes.


Au début des années 50, on rêve de voyage et de liberté. Le public se passionne pour l’expérience de survie du Docteur Alain Bombard à travers l’Atlantique. L’expédition du Kon Tiki fait rêver et Daniel Blondeau, plus que tout autre, lui qui aime tellement l’eau, la mer. Très vite apparaît dans son œuvre un thème prégnant : celui du voyage. Il partage les rêves de liberté et "d’ailleurs" de son maître Gauguin dont les toiles peintes à Tahiti et aux Marquises le fascinent. L’influence de celui-ci est très nette dans "Le Baiser" (1951/1952 ?) et "Le pêcheur au trident" (1951/1952 ?).


Dans le tableau "Noirs" (1951) le rêve du mineur l’entraîne vers d’autres tropiques, où une belle jeune femme noire exprime sa joie de vivre avec une sorte d’innocence originelle (dans une seconde lecture, c’est la condamnation de toute forme d’esclavage, par le travail, ou autre). A l’instar du Douanier Rousseau, il peint des scènes qu’il n’a jamais vécues mais qu’il imagine dans une sorte de paradis perdu.


Cette nostalgie de l’Eden primitif apparaît très nettement dans "Tristes pressentiments du Christ" (1950). La Croix partage le tableau en deux parties. A droite, l’Eden promis à l’humanité. A gauche, une scène de désolation : les destructions et les malheurs occasionnés du fait des hommes par la guerre, thème récurrent chez Daniel Blondeau.


Sa sensibilité d’écorché vif l’amène à faire passer ses expériences vécues dans son œuvre par des symboles. Ce sont de véritables cris du cœur. Pour les matérialiser, il se constitue un fonds de documents, de photographies dont il s’inspire pour ce qui est déjà de "l’Art message".


Eliora Bousquet : Lorsque votre père avait mon âge, internet n’existait pas encore. En outre, il me semble qu’il était alors très difficile - voire inconcevable - pour des artistes autodidactes, d’exposer dans une galerie d’art, pour tenter de toucher un public de passionnés. Comment l’artiste Daniel Blondeau a-t-il réussi à exposer ses œuvres ?


Danièle Montigny : Justement, c’est là le problème, mes parents n’ayant pas les moyens financiers pour organiser des expositions. Daniel Blondeau n’a exposé qu’une seule fois en 1951 au Jardin Massey de la ville de Tarbes. Sa toile "La Folie entraînant aux horreurs de guerre" (1951) fait d’emblée sensation. Un article de la République du Sud-Ouest déclare: "La peinture de Daniel Blondeau, c’est la peinture qui fait boum".


Il a eu également les honneurs de la presse en d’autres circonstances:

  • Interview en 1952 du Patriote du sud-Est au sujet de son tableau "La guerre" ou "La Folie entraînant aux horreurs de la guerre" qu’il avait apporté au siège du journal ;

  • Publication dans Nice Matin en 1987 de son poème en l’honneur de Guynemer, ode magnifique, à l’occasion du 70ème anniversaire de la disparition de "L’As des as";

  • Mention de ses premiers prix obtenus aux concours de photos amateur, d’expositions florales, toujours dans Nice Matin, en particulier en novembre 1954 au Centre Culturel de Cannes où le journaliste apprécie un cliché "le remarquable jardin japonais de M. Blondeau, où le reflet des plantes dans un bassin où dorment des nénuphars est merveilleusement rendu".

Eliora Bousquet : Vous m’avez confié que votre père, Militaire de carrière, avait eu l’opportunité de devenir Professeur de dessin technique à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, période aussi cataclysmique que le suggère son tableau "La folie entraînant aux horreurs de la guerre". Contre toute attente, Daniel Blondeau est cependant devenu Professeur de dessin ! Cette expérience que l’on pourrait qualifier de "nouvelle vie" au cours d’un des moments les plus terribles de notre histoire, dénote une volonté tenace de se rapprocher de sa passion pour l’art, en tant que moyen d’expression.


Elle me rappelle aux mots de Friedrich Nietzsche : "Deviens ce que tu es". Selon cette philosophie - très très résumée !!! - l’Homme ne serait qu’un brouillon de lui-même, comme une œuvre d’art inachevée… Daniel Blondeau se définissait comme un peintre figuratif. Cependant, nombre de ses peintures abritent des symboles, offrant au spectateur un deuxième niveau de lecture, comme les œuvres surréalistes. Lorsqu’il peignait, Daniel Blondeau cherchait-il à transcrire, à sa façon, une réalité vécue ? Ou bien cherchait-il avant tout à faire passer des messages ? Vous a-t-il confié ce qu’il cherchait à dire aux spectateurs ? Je suis notamment fascinée par la symbolique du tableau "L’appel du large".

Danièle Montigny : Mon Père aimait par dessus tout le bleu de l’eau et du ciel. Le vert symbolisait pour lui l’Espérance ; le rouge, le désir, la passion comme dans le beau corps de la figure centrale de "Moments de la vie d’une femme " (1952 ?) mais aussi la mort. Ainsi, le sol gorgé de sang de "La folie entraînant aux horreurs de la guerre" (1951). Dans "L’Enfant à la colombe" (1952) les incertitudes de la guerre froide sont évoquées par un fond vert teinté du rouge de "La Folie…" (1951).


Dans deux œuvres "La folie…" (1951) et "L‘Appel du large" (1952), Daniel Blondeau essaie effectivement de transcrire ses expériences : celles de l’horreur des deux guerres mondiales qu’il a vécues d’abord enfant sur le front de l’Artois, puis adulte, en tant qu’officier. Dans son "Guynemer" (1951), il glorifie une figure légendaire de la 1ère guerre mondiale et dans "La Folie..." les tragédies de la seconde. Même la divinité semble effarée par l’horreur de la guerre. Le Christ ne répond pas à l’interrogation de l’Homme dans la "La Folie…" qui ne trouve dans le ciel que le visage de la Douleur. Dans "Tristes pressentiments du Christ" (1950), Jésus constate avec désespoir les souffrances que l’homme s’inflige.


Les symboles sont tellement abondants dans le magnifique "Appel du large" (1952) qu’effectivement cette œuvre peut être considérée comme surréaliste. C’est la métaphore de la destinée de l’Artiste, empêtré, empêché par les conventions sociales et qui ne peut se réaliser.

Cependant, j’étais fillette et ne me souviens pas de toutes les explications des symboles. À droite dans le ciel, le signe astrologique de mon Père : le Capricorne. Le grand oiseau "aux ailes de géant" c’est l’albatros de son poème favori de Baudelaire, symbole du Poète auquel Daniel Blondeau s’identifie.


De part et d’autre de la balustrade noire symbolisant les conventions sociales et ornée d’une rose des vents rouge, trois personnages. Un homme accablé d’une part et, de l’autre, deux personnages de femmes (La Femme a une place importante dans l’œuvre de Daniel Blondeau qui en saluait la beauté). A gauche, une belle sirène rousse qui par ses chants invite l’homme au voyage avec elle dans un bateau dont la proue est la lyre d’Orphée, la voile verte comme le gouvernail couleur de l’Espérance. De son doigt levé elle montre une direction: est-ce l’île lumineuse que l’on aperçoit dans le lointain, séjour paradisiaque peut-être ? Une autre femme au masque relevé essaie aussi d’entraîner l’homme: est-ce la Destinée ? Mais ni cette belle tentatrice, ni la sirène aux accents magiques n’arrivent à arracher l’homme aux réalités quotidiennes et aux conventions sociales. La lune ironique contemple la scène, et le grand rideau rouge va se refermer sur une renonciation désespérée.


La richesse d’un tableau est que chacun peut interpréter autrement tous les symboles qu’il perçoit.

Ce tableau est pour moi particulièrement douloureux car il est prémonitoire de la triste histoire de Daniel Blondeau qui referma son échappée fulgurante dans le monde de l’Art en 1952. Se sentant incompris à l’époque dans sa manière symboliste de s’exprime, il referma cette échappée pour se consacrer, avec une rare conscience professionnelle à son métier d’enseignant. Il ne s’était adonné à son art que pendant 3 ans.


Cependant, son rêve était tenace dans son cœur. En mai 1968 à la veille de prendre sa retraite, il écrit "Dans 2 mois, j’aurais douze ans c’est à dire que j’entreprendrai de réaliser mes rêves d’enfant". Hélas, bien d’autres soucis en particulier de santé l’en empêchèrent, ce qui rend ces évocations singulièrement émouvantes.


C’est pour cela que je vous remercie profondément chère Eliora, d’avoir, le temps de cet interview, redonné la parole artistique à ce petit garçon si rêveur.


Eliora Bousquet : À quel endroit le public peut-il admirer les œuvres de Daniel Blondeau ? Existe-t-il un site internet, un blog ou des ouvrages valorisant son travail et sa démarche artistique ?


Danièle Montigny: Tous les tableaux et documents relatifs à Daniel Blondeau se trouvent chez moi. A l’exception de "La Folie entraînant aux horreurs de la guerre" et de "L’Enfant à la colombe", dons à La Contemporaine Musée d’histoire contemporaine Hôtel des Invalides, et de "Guynemer" don à l’École de l’air de Salon de Provence.

Un site www.verquigneul.livegalerie.com, présente les œuvres de Daniel Blondeau classées par thèmes - Danse et Musique, La Femme, Les Engagements, Paysages, Rêves d’Évasion - et la mise à jour de l’actualité de l’artiste (expositions, distinctions honorifiques, récompenses…) depuis son inscription à Livegalerie


Le Dictionnaire des arts plastiques et contemporains présente l’artiste Daniel Blondeau suite à une exposition en 2010.


Il figure également dans Art Collector Histoires d'Art - Œuvres de 1950 à nos jours (Édition unique 2017) et dans les albums du "Who’s Who Art International" de 2013 à 2017.


Dans sa rubrique "Carte Blanche" le magazine Maisons et Jardins de décembre 2018 consacre 2 pages à Daniel Blondeau "Peintre et Poète".


Membre fondateur du "Fonds Art Normandie 2019|20 - Trajectoires d'artistes pour collectionner l’art en chemin", Fonds éditorial et iconographique international, fondé et dirigé par Michel Barrer, il figure aussi dans le coffret "Art Normandie".


L’accademia "Italia In Arte Nel Mondo" Associazione Culturale (Lecce) a remis le "Prix Picasso" à Daniel Blondeau en octobre 2018 pour l’ensemble et l’humanisme de son œuvre et va le présenter dans la publication de l'Édition Spéciale du volume Hommage à Leonardo de Ser Piero da Vinci en 2019.

Daniel Blondeau est aussi membre de la Fondation Costanza et participe ainsi à des expositions numériques internationales.

Enfin une édition privée J’aime l‘Art, tous les arts, Daniel Blondeau 1909-1992 , édition 2018 comprend tous les documents iconographiques, les reproductions de tableaux et des fond sonores lisibles avec un code barre. Il ne reste que quelques exemplaires disponibles actuellement.


Eliora Bousquet : Danièle Montigny, je vous remercie vivement d’avoir accepté cette entrevue. J’espère, de tout cœur, que l’œuvre de votre père soit connue et appréciée du plus grand nombre de publics.

Sources :

Crédits photos/Peintures (c) Daniel Blondeau - Tous droits réservés - Reproduction interdite sans accord écrit de Danièle Montigny, sa fille, qui le représente.